Cheikh Abdoul Ahad Mabcké, la fierté des Mourides

Sans aucun doute, Cheikh Abdoul Ahad a écrit certaines des plus belles pages de l’histoire du Mouridisme. Il accéde au khalifat à l’âge de 54 ans, le 6 août 1968, succédant à Serigne Fallou Mbacké, 2ème khalife de Cheikh Ahmadou Bamba. Il est arrivé inconnu de presque toute la communauté. D’ailleurs il disait : « avant d’être khalife, mon plus haut grade n’a jamais dépassé celui d’être le messager de telle ou telle personne». Dans sa sagesse profonde, il estimait qu’être khalife n’a d’autre signification que celui d’être le prochain sur la liste des personnes à être rappelées vers  Le Seigneur. Celui qui a vécu avec cette conscience présidera d’une manière extraordinaire à la destinée de toute une communauté.

Cheikh Abdoul Ahad ignore la couardise, n’a d’yeux que pour la réalisation des objectifs que Serigne Touba a lui-même consignés dans son célèbre livre-prière « Matlabul Fawzeyni » (La Quête du Bonheur dans les Deux Mondes). Il mérite sans conteste le surnom de « Le bâtisseur ». 

Cheikh Abdoul Ahad a toujours protégé le faible, conseillé l’injuste et parrainé l’orphelin. « Entraidez-vous dans l’accomplissement des bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la transgression », exhorte le Saint-Coran. Et comme  dit le Prophète (PSL) : « celui qui ordonne le bien aura le même ajr (profit spirituel) que celui qui le réalise. »

Si aujourd’hui Touba est la seule ville au monde sans tabac, nous le devons au courage et à la détermination de Cheikh Abdoul Ahad. Touba, ville sans alcool, sans drogues ni salles de jeux c’est grâce à Cheikh Abdou.

Touba, cité résidentielle auparavant réduite à une nécropole, Touba décrétée unique ville au monde sans bidonvilles,  reconnue par les Nations Unies, est une prouesse que l’on doit à l’ingéniosité de Cheikh Abdoul Ahad. Auparavant, la plupart des mourides considéraient la ville de Touba comme une Cité sacrée  qu’il s’agissait de visiter pour les besoins des ziaras (visites pieuses) lors du Grand Magal. Touba était également vue comme une terre où on souhaiterait être enterré une fois le dernier souffle poussé. 

Nous devons à Cheikh Abdoul Ahad l’appel incessant aux mourides les invitant à se doter d’une maison à Touba. Dans les années 1970, cet appel a su transformer Touba en une ville dont le taux d’accroissement en termes de population a été l’un des plus hauts du Sénégal. Ce peuplement ira en s’intensifiant. Aujourd’hui, Touba est la deuxième ville du pays du point de vue de la population et la première, pourrait-on dire, en termes d’étendue et de superficie. A une certaine époque, la ville sainte comptait plus de lignes téléphoniques que Dakar, la capitale du Sénégal.

Par l’action de Cheikh Abdoul Ahad, Touba a pu être débarrassé des imposteurs et marchands d’illusion. Sous son khalifat, Touba s’est muée en une Cité des sciences dotée d’une bibliothèque comptant plus de 170 000 ouvrages islamiques et universitaires ne laissant de côté aucun champ de la connaissance humaine. Serigne Mouhamadou Mahmoud Niang, secrétaire de Cheikh Abdoul Ahad aux affaires arabes m’a raconté qu’à l’époque, il avait été investi de la mission de sillonner le monde musulman avec des centaines de millions de francs dans le seul but d’acquérir toutes sortes d’ouvrages. 

Nous devons également à Cheikh Abdoul Ahad l’édification d’une résidence officielle pour Khadimou Rassoul à Touba dont il a été le promoteur et le maître d’ouvrage. Faisait remarquer à juste titre que le fondateur de la ville doit  y avoir une demeure qui lui soit propre. L’édifice a coûté un demi-milliard de francs CFA à l’époque. Cette maison bénite est la mère de tous les « Keur Serigne Touba » partout dans le monde.

Les nouveaux cimetières de Touba baptisés « Baaqia » à l’instar de ceux de Médine, sont l’œuvre de Cheikh Abdoul Ahad. On doit à ce vaillant homme, l’extension de l’électrification jusqu’à Bagdad en passant par Touba Bélél, la construction de l’hôpital de Ndamatou, les rocades pour faciliter la circulation dans la ville sainte, les deux fois deux voies, la brigade de Gendarmerie. Le coût de l’extension de la Grande Mosquée était d’un milliard et demi. A ces réalisations s’ajoute celle de Ainou Rahmati, puits de la Miséricorde, creusé à l’époque du fondateur de la ville. 

Si Touba peut compter sur un réseau hydraulique gratuit, c’est grâce au 3ème khalife du Mouridisme. Nul n’ignore qu’en Islam l’eau est une denrée essentielle avec laquelle le musulman assure sa purification. « Croyants ! Pour vous mettre en état de prière lavez-vous le visage et les mains jusqu’aux coudes, passez-vous les mains sur la tête et lavez-vous les pieds jusqu’aux chevilles… » (Coran sourate La Table servie verset 6). Le Coran ajoute : « Nous faisons descendre du Ciel une eau des plus pures » et insiste par ailleurs : « Et nous avons fait de l’eau toute chose vivante… ». La purification est obligatoire selon le Coran et la Sunna. Le Prophète nous enseigne qu’elle est partie intégrante de la foi musulmane car aucune prière n’est agréée sans elle. C’est ainsi qu’à Touba l’eau est totalement gratuite.

Touba, le modèle africain postcolonial. 

Jean-Pierre Dozon, anthropologue et auteur du livre « Saint Louis Du Sénégal, palimpseste d’une ville », sans le savoir, analyse les œuvres et réalisations de Cheikh Abdoul Ahad. « En tout état de cause, dit l’auteur, à partir des années 1970, la réussite de la Mouridiyya devint de plus en plus visible. Au premier chef dans les campagnes où elle naquit non sans conflits, toujours plus de fronts pionniers, mais aussi dans les villes où ses dahiras (association de fidèles autour d’un marabout ou d’une même activité professionnelle) se multiplièrent en faisant de nouveaux adeptes et où l’affichage des portraits des fondateurs et des califes à l’enseigne des boutiques et des hangars rendait de plus en plus évidente l’importance de ses activités économiques et commerciales. A cet égard on pourrait dire que la Mouridiyya réalisa un marquage d’autant plus soutenu du territoire sénégalais qu’il accompagna d’un usage massif d’icônes, issus tout particulièrement de la duplication des rares photos d’Ahmadou Bamba et d’Ibra Fall ainsi que d’une riche création picturale figurant notamment les scènes des épreuves saint-louisiennes du Cheikh. Ce qui traduisit une volonté tant individuelle (les icônes étant placées dans les boutiques, les domiciles, les véhicules, etc.) que collective de publiciser la confrérie, mais aussi, et peut-être surtout, une manière de montrer la fierté d’appartenir à un monde qui ne cessait de grandir. » Ce développement fulgurant, cet enthousiasme, nous le devons à Cheikh Abdoul Ahad.

Aujourd’hui, le hameau créé par Ahmadou Bamba est la deuxième agglomération du pays, comptant plus de cinq cent mille habitants, avec ses nombreuses écoles coraniques, ses banques, son hôpital, son héliport, ses marchés, ses trafics et son dynamisme foncier. 

Finalement, nous sommes tentés d’assimiler Touba à une cité-Etat au cœur de l’espace national. Mais en lieu et place d’une autorité républicaine, y évolue un khalifat et tout un aréopage d’autorités maraboutiques plus ou moins proches de la descendance du fondateur et de ses premiers disciples. La puissance et le rayonnement économiques de la ville sont tels que Touba est un pôle de développement nécessitant des procédures modernes de gouvernance.

On serait tenté de dire que Saint-Louis est devenue une ville du passé portée par une longue histoire de dépendance avec la France. Tout le contraire de Touba qui, quoique née à l’époque coloniale, connut son épanouissement bien après l’indépendance du Sénégal et constitue aujourd’hui une sorte de modèle de cité postcoloniale. Pour reprendre un vocabulaire très à la mode, cette ville  représente une sorte de « décentrement » par rapport à l’histoire saint-louisienne qu’aux autres villes du Sénégal (Dakar Thiès Kaolack, etc.) qui ont toutes été créés par le colonisateur français. Touba est par ailleurs un parangon de « glocalisme » puisque sa singulière expansion depuis deux décennies au cœur du pays wolof tient largement aux multiples diasporas mourides installées un peu partout dans le monde.

Ce développement de Touba n’est pas étonnant pour les Mourides avertis, car Cheikh Ahmadou Bamba a tout consigné dans son livre-prière Matlabul Fawzeyni. Cheikh Abdoul Ahad déclame les vers prémonitoires dès son accession au khalifat lors de ses premiers discours. Mieux, il transforme les prières en des réalisations tangibles en droite ligne avec l’œuvre et la voie tracée par les khalifs Cheikh Moustafa Al-Karim et Cheikh Mouhammadoul Fadel, ses prédécesseurs. Citons quelques vers sublimes de l’ouvrage « La quête du Bonheur dans les deux mondes » :

 « Fais de ma demeure la Cité bénite de Touba, le paradis du fidèle qui s’est confié pour la simple face d’Allah et est engagé dans la quête de l’absolu ».

« Fais de ma demeure la Cité bénite de Touba, au jour ultime du jugement, l’unique preuve de l’islam à l’endroit de celui qui contrevient ou viole ou refuse les prescriptions divines ou les prohibitions d’Allah dans l’Islam ».

« Fais de ma demeure la cité bénite de Touba, un lieu où l’on sort des ténèbres pour entrer dans la lumière, protèges cette cité du disgracié qui a porté préjudice à Allah ou à  son prochain. Préserve ma demeure la Cité bénite de Touba des crapuleux et de leurs machinations ».

« Favorise les habitants de Touba d’un bienfait en eau abondante, ruisselante et qui court à l’instar d’un ruisseau ».

« Fais de ma demeure la Cité bénite de Touba, un sanctuaire de rédemption, une Cité de droiture, une source de connaissance ».

« Fais de ma demeure la Cité bénite de Touba, une Cité de perfectionnement et de redressement, un centre d’enseignement et d’instruction approfondie ».

« Fais de ma demeure, la Cité bénite de Touba, un lieu de sanctification, un pôle de vérité, de respect de l’orthodoxie et une cité du respect des préceptes traditionnels et un lieu de contre l’hérésie ». 

« Fais affluer tout ce qui est bien-être et bienfait du patrimoine des six côtés de la planète vers ma demeure la cité bénite de Touba ».

« Immunise la réputation de ma demeure de toute impureté dans ce monde et dans l’autre ».

« Répands dans ma demeure, la Cité bénite de Touba, un bain de lumière dont la sur-illumination libère des flux et un déferlement de miséricorde jusqu’à l’infini ».

« Absous celui qui élit droit de Cité à Touba et  quiconque s’y rend en signe de piété, de leurs péchés premiers et derniers »

Qui est Cheikh Abdoul Ahad Mbacké ?

Ses origines

Il est le fils de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du Mouridisme et de Sokhna Mariama Diakhaté, celle qui connaissait par cœur le khassida Jaalibatul Maraaqib et le récitait souvent devant son maître et époux, Cheikh Ahmadou Bamba à Diourbel. Celui-ci lui remettait régulièrement des hadiyas (présents) quand elle récitait ce poème profond intitulé Jaalibatul Maraaqib. Sokhna Mariama est également la mère du grand maître et savant Cheikh Souhaibou Mbacké. Elle est  arrachée à l’affection des mourides à l’âge de 23 ans. Quand la nouvelle du décès est parvenue à Serigne Touba, il assure à la famille éplorée – dont fait partie l’illustre Serigne Amsatou Diakhaté, son grand-frère –  qu’il l’a confiée à Fatimata Bint Rassoul, fille du Prophète (PSL). Sokhna Mariama a été inhumée à Touba. 

A la naissance de Cheikh Abdoul Ahad, Serigne Touba ordonne  à Cheikh Mouhammadou Lamine Diop Dagana  de réciter trois fois le khassida Fuzti dans l’oreille du nouveau-né. D’après Serigne Abo Guèye, Serigne Touba  a déclaré : «  ce nouveau-né m’a été promis par Allah (SWT) lors de ma troisième année d’exil au Gabon».  Cheikh Abdoul Ahad n’a cessé de dire que pour rien au monde il ne devrait décevoir l’espoir que Serigne Touba avait placé en lui. Son sacerdoce était donc d’œuvrer nuit et jour pour son maître et pour la pérennité de la voie qu’il a tracée. 

Sa formation

C’est Serigne Touba lui-même qui a donné la première leçon de Saint-Coran à son fils Cheikh Abdoul Ahad, et au cousin Serigne Abdoulahi Diakhaté, fils aîné de Serigne Hamsatou. D’ailleurs Serigne Touba les appelait affectueusement « mes deux Abdoulahi ». Ensuite, ils sont confiés, ainsi que  Serigne Souhaibou et Serigne Saliou, à Serigne Hamsatou Diakhaté, leur oncle. Serigne Touba, ce jour-là, ne manque pas de rappeler à Serigne Hamsatou ces termes : « Si je te les confie, ce n’est pas en raison de vos liens de parenté. Je te les confie, car je souhaite que tu leur transmettes l’éducation et la formation que je t’ai inculquées.»

C’est Serigne Alassane Diakhaté qui a appris le Coran à Cheikh Abdoul Ahad. D’ailleurs son cousin Serigne Abdoulahi Diakhaté raconte qu’un jour ils ont rendu visite à Serigne Touba à Diourbel.  Le Cheikh demande où ils en sont avec la mémorisation du Coran. Cheikh Abdoul Ahad apprenait en ce moment la sourate Fath (l’ouverture). Il eut quelques trous de mémoire. Selon Serigne Abdoulahi Diakhaté,  Serigne Touba lui demande de s’approcher et lui fait une prière dans la bouche en lui disant  « l’oubli est une part de cheytaan  et j’entends bien t’en débarrasser.»  On rapporte que du vivant de son père il avait déjà mémorisé et écrit tout le Saint-Coran. Cependant le premier exemplaire du Livre saint qu’il a rédigé, il  l’a remis à son frère aîné Cheikh Moustapha Al-Karim, 1er khalife de Serigne Touba.

Lors de sa dernière entrevue avec Serigne Touba, ce dernier leur  offre des corans manuscrits et les apostrophe en ces termes : « Ces manuscrits ne sont pas des dons. Il s’agit d’une dette. Tâchez de me rembourser en écrivant un exemplaire du Coran de vos propres mains. » Le Cheikh s’adresse ainsi à Serigne Abdoul Ahad et à Serigne Abdoulahi Diakhaté. Et d’ajouter : «  Quand vous rédigerez  cet exemplaire, que chacun de vous se charge de 30 hizb (parties). Qu’aucun d’entre vous ne dise ‘je vais m’occuper  de la partie inférieure ou de la partie supérieure’, car le Saint-Coran ne contient que des parties supérieures. Quand vous rapporterez cet exemplaire, je vous accompagnerai en personne jusqu’à Touba ». C’est en effet quand ils ont fini la rédaction de l’exemplaire du Saint-Coran et qu’ils s’apprêtaient à se rendre à Diourbel pour en présenter le manuscrit à Serigne Touba que celui-ci rentra définitivement à Touba. Serigne Hamsatou a alors préferé ramener Serigne Souhaibou et Serigne Saliou à la place des « Abdoulahi ». A n’en pas douter Cheikhoul Khadim savait que le moment où ses « Abdoulahi » allaient  achever le manuscrit, cette période correspondrait avec son retour à Touba.

Cheikh Abdoul Ahad a appris les sciences islamiques auprès de Serigne Makhtar Dieng à Tindoodi. Il a continué ses études auprès de Serigne Habibou Mbacké Imam. Serigne Ablaye Sèye, disciple et parent,  rapporte que Serigne Habibou lui a raconté que pendant toute la durée de la formation de Cheikh Abdoul Ahad, celui-ci ne l’a jamais salué avec des mains vides. Il lui rapportait toujours un hadiya (don pieux).

Ses premiers pas dans la vie

Le mentor de Cheikh Abdoul Ahad n’est autre que Serigne Moustapha Al-Karim. De Cheikh Mouhamadoul Fadel, il voyait son père. De plus, ayant mis de côté son statut de fils de Serigne Touba, il s’est évertué à gagner sa vie à la sueur de son front. C’est ainsi que des années durant, il cultive ses champs et  vend ses récoltes à travers le pays.

Conscient de la durée limitée de la saison des pluies, il tient une boutique où il vend lui-même des denrées de première nécessité dans le village de Kabb Gaye. 

Ses exploitations  agricoles de Touba Bélel, de Bokki Barga, de Kadd Balooji, et Mbara Dieng sont les preuves de son attachement à la terre et à son statut de paysan. Parmi les différents métiers qu’il a eu à exercer figure celui de chauffeur de transport en commun.

Les nobles vertus de Cheikh Abdoul Ahad

Dieu a octroyé à Cheikh Abdoul Ahad des talents qui ont fait de lui un khalife éclairé par le Coran et la Sunna. Le Seigneur l’avait en outre gratifié d’une mémoire impressionnante si bien que lorsqu’il donnait un discours, il s’y attelait avec une méthode qui forçait l’admiration. Serigne Modou Mahmoud Niang, son secrétaire particulier aux affaires arabes, m’a raconté l’anecdote qui suit.

« C’était lors d’une fête de Korité ou de Tabaski. L’agent de la RTS venu recueillir le discours du khalife avait oublié d’appuyer sur le bouton « enregistrer ». Le discours était diffusé en direct sur les haut-parleurs de la Grande Mosquée de Touba.A la fin, l’agent s’aperçut que la cassette était vide. C’est la panique.Que faut-il faire ? Serigne Abdoul Ahad les rassure en leur garantissant de reproduire le même discours, mais à la condition que ceux qui sont dans l’assistance ferment leurs yeux. Serigne Modou Mahmoud Niang m’a garanti que tous ceux qui avaient écouté en direct le discours via les haut-parleurs de la Grande Mosquée étaient surpris d’entendre une adresse identique à celle prononcée et diffusée plus tard à la RTS. Cheikh Abdoul Ahad était doué d’une mémoire prodigieuse.

La seconde vertu qui caractérise Cheikh Abdoul Ahad est la patience, la persévérance et la capacité à surmonter les obstacles pour parvenir à l’objectif qu’il s’est fixé.  Rien ne pouvait l’arrêter dans sa quête d’agrément de Serigne Touba. Il supportait sans rechigner les remontrances de ses détracteurs. Il disait souvent : « pensez-vous que les coassements des crapauds au bord du marigot peuvent empêcher le lion de venir se désaltérer ? »

Sa troisième vertu est la sincérité.Son abnégation a débarrassé son âme de toute ambition personnelle et de toute passion, refusant les détours pour arriver à son but. Les actions valent par l’intention qui leur sert de fondement. Un bien n’est comptabilisé comme tel auprès du Seigneur qu’en fonction de la sincérité de l’action qui l’a produit.

Le Seigneur a également comblé Cheikh Abdoul Ahad d’un quatrième don ; celui d’être capable de percer le secret des âmes à partir du mouvement des membres ou de l’accent des mots. Cette faculté nommée « physiognomonie » est basée sur une profonde clairvoyance et sur la capacité à connaître la psychologie d’une personne à partir de l’observation de son physique. Cette perspicacité hors-norme est une qualité qui caractérise les directeurs et les éducateurs des consciences. Grâce à la connaissance qu’ils en ont, ils peuvent apporter à ces âmes une nourriture saine et des remèdes efficaces à leurs maux.

Ainsi, en interdisant la cigarette à Touba, Cheikh Abdoul Ahad a apporté  un remède à un des maux du siècle : le tabagisme. Un disciple mouride ne disait-il pas qu’il a pu construire sa maison grâce aux économies réalisées suite à l’interdiction de fumer déclarée par le khalife Serigne Abdoul Ahad.

Le Libanais avec sa mallette d’argent

L’anecdote du commerçant libanais qui lui avait rapporté une mallette d’argent comme présent est plus qu’édifiante. A cette époque, Cheikh Abdoul Ahad était à Touba Bélél. Le Libanais accompagné d’un de ses amis sénégalais se présenta devant le Cheikh avec une mallette remplie de billets de banque. Cheikh Abdoul Ahad refusa aussitôt le cadeau en lui disant, séance tenante, qu’une somme d’argent aussi importante ne saurait être un simple don pieux. Et le Cheikh d’ajouter : «  j’en suis intimement convaincu.» Le Libanais, qui se savait démasqué, reconnut qu’il ne s’agissait pas d’un simple don. Cheikh Abdoul Ahad lui demanda alors de retourner l’argent dans sa voiture et l’intima de décliner le vrai objet de sa visite. C’est alors que le visiteur prétendit qu’il avait besoin de prières. Cheikh Abdoul Ahad lui rétorqua : « Es-tu certain que ton unique désir reste des prières ? » Le Libanais avoua qu’il avait quelques démêlées avec la douane sénégalaise. Les problèmes seraient si graves qu’il faudrait une intervention en haut lieu pour faire cesser les poursuites dont il faisait l’objet. Le Libanais demanda à Cheikh Abdoul Ahad de solliciter les services de Jean Collin pour interrompre les poursuites. Cheikh Abdoul Ahad lui répondit : « Je ne sollicite jamais rien auprès d’un mécréant. » Et d’ajouter : «  Baye Diop, le Directeur des douanes est mon disciple. A la faveur d’un passage ici, je lui demanderai s’il est en mesure de t’aider légalement à sortir de ces problèmes. » Quand quelque temps après, Baye Diop rendit visite à Cheikh Abdoul Ahad, celui-ci lui fit part du cas du Libanais. Baye Diop remercia Allah (SWT). Il apprit au Cheikh : « en acceptant la mallette de ce monsieur, vous aurez été mêlé à une histoire tordue. En effet, l’homme en question est poursuivi par tous les services de douane du pays. Il parcourt ainsi les maisons des hautes personnalités avec sa mallette dans le seul but de sauver sa peau. »

Dieu octroie à certaines créatures un pouvoir sur les âmes et une capacité à séduire les cœurs avec les mots justes.Cheikh Abdoul Ahad fait incontestablement partie de ces privilégiés du Seigneur. Toute sa vie durant, il développe ce don sur les vastes horizons de sa vitalité intellectuelle, sa science élaborée, sa mémoire prodigieuse, sa clairvoyance. Toutes ces qualités prenaient appui sur une éloquence sans commune mesure avec celle des plus grands orateurs. Cheikh Abdoul Ahad parlait utile et vrai. Toute sa vie durant, il s’est tenu loin de la flagornerie et de l’hypocrisie. Il s’imposa l’abnégation dans le travail, la sincérité dans la parole et l’honnêteté en toutes circonstances.

Son portrait physique

Dieu avait gratifié Cheikh Abdoul Ahad d’une grande puissance corporelle. Sur sa tête ronde trônaient de magnifiques cheveux blancs, de même que sa barbe. Cheikh Abdoul Ahad était doté d’un beau visage duquel jaillissaient des yeux lumineux. La noirceur de sa peau dégageait la pureté.  

A son accession au khalifat Senghor lui envoye une voiture et un chauffeur. Cheikh Abdoul Ahad souhaite connaître la raison de cette faveur. Et le premier président postcolonial de lui répondre : « Il s’agit d’une tradition que nous perpétuons chez certains khalifes généraux ». Le Cheikh décline le cadeau et fit comprendre à Senghor qu’il ne pouvait accepter cette faveur que s’il (Senghor) pouvait en faire de même de même pour tous les dignitaires sénégalais.  

Cette attitude s’assimile à une autre histoire racontée par  Serigne Mouhammadou Mahmoud Niang. Un jour, Mamadou Diop , maire de Dakar, est venu rendre visite à Cheikh Abdoul Ahad avec une mallette d’argent. On le fait asseoir sur une chaise. Quant au Cheikh, il a pris place par terre. Mamadou Diop,  missionné par Senghor lui fait savoir que le Président, souhaite l’assister dans sa lourde mission à la tête de la communauté mouride. Cheikh Abdoul Ahad le remercia convenablement, mais lui fait savoir que dans la conduite de la mission qui lui est confiée, il ne saurait compter que sur le secours d’Allah. Il lui retourne l’argent en lui signifiant que c’est la mission de gouvernance de ce bas monde qui a plus besoin de fonds. 

La générosité de Cheikh Abdoul Ahad

Quand quelqu’un demandait de l’argent à Cheikh Abdoul Ahad, il donnait sans compter. Il mettait immédiatement la main à la poche et sortait tout ce qui s’y trouvait. Pour encourager  les jeunes qui écrivaient le Coran, chaque manuscrit était récompensé à hauteur de 50 000 FCFA.

Cheikh Abdoul Ahad ne passait jamais une nuit avec de l’argent. Il est le premier a avoir ouvert un compte bancaire au nom de Serigne Touba.

Son rapport avec la terre

Un jour, lors d’une ziarra un disciple zélé renversa du sable sur Cheikh Abdoul Ahad. Le disciple s’excusa et voulut l’enlever. Et Cheikh Abdoul Ahad de lui dire : « Ah non ! Je ne déteste pas le sable. Je viens de la terre. Je vais y retourner un jour. » Aussitôt ces mots prononcés, le Cheikh fondit en larmes. La salle fut alors évacuée. Le Kourel de qacida arrêta sa prestation. Cheikh Abdoul Ahad se leva et partit se coucher à même le sol, dans un enclos où se réunissaient des marginaux. Il répétait sans cesse : « comment puis-je détester la terre ? De surcroît, la terre de Touba. » Et il fondit de nouveau en larmes.

Quelques-uns de ses miracles

Cheikh Abdoul Ahad avait accordé une visite à Serigne Daouda Guissé. Le fils de ce dernier était sous la voiture du Cheikh quand le chauffeur démarra. Le garçon fut écrasé et déclaré pour mort. Quand Cheikh Abdoul Ahad fut informé de la catastrophe, la gêne était perceptible sur son visage. Il se demanda comment il pouvait prendre congé de son ami avec une si terrible nouvelle. Dans son for intérieur, il s’adressa au Seigneur lui demandant de ne pas le laisser endosser une telle honte. Il descendit de la voiture et demanda qu’on l’enferme dans une pièce de la maison en compagnie du corps de l’enfant. Quelques instants plus tard et après une longue attente, Cheikh Abdoul Ahad ressortit accompagné du garçon marchant à ses côtés.

Le plus extraordinaire dans cette histoire est qu’Ibra Guissé – l’enfant – a vécu plus de 30 ans après cet évènement avant de succomber dans un accident lors d’un voyage vers la Casamance. 

Quant à Ibra Sourang, il sollicita des prières auprès de Cheikh Abdoul Ahad  pour devenir préfet. Et le cheikh de lui dire : «  Préfet ba faww » (Préfet à vie). Il mourut préfet.

Un jour de 1966, Cheikh Abdoul Ahad devait recevoir un personnage important de l’Etat du nom de Ibrahima Faye. Il demanda à son disciple Mouhammad Gaye de lui trouver un mouton pour l’occasion. Serigne Gaye s’exécuta. En guise de récompense, Cheikh Abdoul Ahad lui garantit qu’il se rendrait à la Mecque avant de mourir. Des années plus tard Serigne Mouhammad Gaye tomba malade et pensait devoir faire ses adieux au bas monde. Il envoya une délégation auprès de Chiekh Abdoul Ahad. Celui-ci lui intima de ne pas s’inquiéter, car son heure n’a pas encore sonné. Serigne Mouhammad Gaye fut guéri de cette maladie et se rendit aux lieux saints de l’Islam en 1983 dans le même contingent que Sokhna Astou Sylla, la mère de Serigne Sidy Mbacké, fils aîné de Cheikh Abdoul Ahad. 

Serigne Mouhammad Gaye avait coutume de dire Cheikh Abdoul Ahad : « j’aimerais vivre à tes côtés pour toujours ; je ne voudrai jamais être séparé de toi ». Quand la nouvelle de sa mort parvint à Cheikh Abdoul Ahad, celui-ci donna l’ordre d’organiser les funérailles au 3ème  jour au lieu du 8ème voulu par la famille. Il leur dit : « si vous attendez le 8ème jour, un évènement plus important risque de survenir et noyer les funérailles ». Avant le 8ème jour, Cheikh Abdoul Ahad quitta ce monde. Soubhanallah.

Les derniers jours de Cheikh Abdoul Ahad

Quand approchèrent ses derniers jours sur terre, Cheikh Abdoul Ahad quitta Touba pour s’installer dans son fief de Touba Bélél. Un jour, il réunit tous les disciples qui travaillaient dans les champs, eut une longue causerie avec eux avant de les remercier avec insistance. A la fin de la rencontre, il leur remit 52 000 francs. Avec cette somme, ils achetèrent  du café qu’ils dégustèrent ensemble. Cheikh Abdoul Ahad sollicita pour eux le salut et l’exaucement de tous vœux formulés en buvant ce café. «  Vos vœux seront réalisés et seront même décuplés», leur promit-il.

Finalement, il leur dit : « ne me sollicitez plus concernant les questions liées à l’hivernage. Adressez-vous désormais à mon fils Cheikhouna. » Quant à ce dernier, Cheikh Abdoul Ahad lui ordonna de s’approcher de Serigne Méoundou Diakhaté. 

Les jours suivants, il installe une nouvelle porte discrète et une sonnerie. Le jour de son rappel à Dieu, il a accompli la prière de Asr dans la chambre de Serigne Bara Khourédia. Ce même jour, il a reçu des dahiras ainsi que Serigne Cheikh Salih et Serigne Abdou Samad Souhaibou. Avant la prière du Maghreb, il demande à  Serigne Moustapha Sylla d’appeler Serigne Cheikhouna, son fils et responsable des daaras.  Il exécute la prière du Maghreb dans la  même chambre.

 A 23 heures 30, il quitte la chambre de Serigne Bara Khourédia et appuie sur la sonnerie une fois. Quand Serigne Moustapha Sylla accourt, Cheikh Abdoul Ahad lui fait savoir qu’il testait  juste l’appareil. Il s’installe ensuite dans la pièce de Serigne Moustapha Bassirou. Une sonnerie retentit à 2 heures 30. Quand les proches de la cour arrivèrent, , son âme était déjà montée au Ciel.

Cheikh Abdoul Ahad a quitté ce monde à l’âge de 75 ans  comme son vénéré père Cheikh Ahmadou Bamba. Il a incarné la fierté des mourides pendant des décennies . La voix du Mbakol  ne retentira plus jamais. Mais la place qu’il occupe dans le cœur des mourides n’a eu de cesse de s’agrandir. Lui qui était fier d’être mouride au point d’avoir choisi un accoutrement qu’on ne retrouve nulle part ailleurs ; un boubou surclassé dans le patrimoine immatériel des mourides. En nous laissant comme héritage le milliard comme unité de base des actions mourides d’envergure, l’amour incommensurable pour Serigne Touba, une confiance absolue en Dieu et l’amour de la vérité enveloppée par la grande vertu qu’est la sincérité. Sincérité dans l’intention ; sincérité dans la parole et sincérité dans l’action.

 

Modou Mamoune Ndiaye

 

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