Extrait du message de Serigne Abdoul Ahad, lu à  l’Unesco Paris, 1979 à  l’occasion de la semaine culturelle des Mourides

lu par Cheikh Ahmadou Bamba MBACKE Ibn Serigne Moustapha Bassirou.

Cheikh Ahmadou Bamba était loin d’avoir les ambitions qu’on lui a prêtées. Son but a toujours été le même et les moyens qu’il employait pour l’atteindre n’ont jamais varié. Ce but était l’adoration de Dieu, et les moyens, le service du Prophète (PSL).
C’est le lieu ici de mettre l’accent sur un autre aspect de la personnalité du Cheikh. Il a déclaré, plus d’une fois dans ses nombreux écrits qu’il n’était l’ami d’aucun peuple en particulier, mais celui de tous ceux qui aspiraient à  al Vérité; comme il n’était l’ennemi que de ceux qui se détournaient de cette même Vérité, quand bien même il serait de sa propre race. N’a-t-il pas pardonné, comme il l’a proclamé dans ses vers et dans ses différentes correspondances avec l’autorité coloniale de l’époque, à  ceux-là  même qui lui ont fait endurer les pires sévices dont le moindre n’est pas de l’avoir exilé pendant si longtemps, loin de sa patrie ?
Non, notre Maitre n’éprouvait pas d’amour ou de haine pour des considérations raciales. Ses sentiments envers les créatures de Dieu n’était fonction que du degré auquel ces créatures se conformaient à  la véritable mission de l’homme sur terre, l’adoration du Créateur Tout-Puissant.

CE QUE LE NATIONALISME DOIT A AHMADOU BAMBA

mamadou-dia(Témoignage de Mamadou DIA, ancien président du Conseil du gouvernement du Sénégal, le 4 septembre 1957)
[…]Pour nous Sénégalais, pour nous nationalistes sénégalais, […] Touba n’est pas, bien évidemment, une « affaire politique électorale ». Ce n’est pas non plus le simple accomplissement d’un rite ordinaire. Plus que tout cela, et au-delà  de toutes les petites préoccupations immédiates, Touba est pour nous, à  travers les années, et dans la longue marche que nous avons entreprise, une référence fondamentale. Car le mouridisme est une création originale, dont le fondateur est un Saint «pas comme les autres». Ahmadou Bamba nous apparaît, avant tout, comme le marabout dont la vie, l’Å“uvre, la doctrine se sont définies en s’opposant, parfois durement, à  toutes les influences étrangères et se sont exprimées dans une création toute nouvelle et purement africaine.
A ce titre l’héritage d’Ahmadou Bamba constitue à  la fois un enrichissement inappréciable de notre patrimoine spirituel et une affirmation de cette autonomie culturelle qui est, tout autant que l’indépendance économique, une condition nécessaire du développement national.
Lorsque je dis que toute la vie d’Ahmadou Bamba a été marquée par cette volonté de se définir par ses propres valeurs, et en s’opposant à  toutes les influences, à  toutes les pressions, je ne veux pas tout rappeler d’une histoire que chaque Sénégalais doit cependant connaître. Et quel Sénégalais ignore les difficultés qu’a rencontrées Ahmadou Bamba, les persécutions mêmes qu’il a subies de la part des autorités administratives. A toutes les menaces, à  toutes les pressions, Ahmadou Bamba a résisté, simplement, sans ostentation, mais sans défaillance, maintenant la pureté de sa doctrine et son indépendance à  l’égard des pouvoirs – cette indépendance à  l’égard de César hors de laquelle aucune spiritualité ne peut s’épanouir.
Et la leçon d’Ahmadou Bamba ne s’arrête pas là . Car son attitude a porté ses fruits, que nous recueillons aujourd’hui. Son inflexibilité a fini par forcer l’estime et l’admiration de tous, et d’abord de ceux-là  mêmes qui l’avaient suspecté et poursuivi […].
Touba est donc bien pour nous le lieu o๠a triomphé l’esprit de résistance et la dignité sénégalaise. A qui serait tenté de l’oublier, Touba rappelle que l’estime, même celle des adversaires, se mérite. Elle ne vient pas récompenser la servilité ou l’acquiescement systématique. Elle reconnaît la valeur de qui s’affirme, dans l’opposition s’il le faut. Toute personnalité qui maintient son intégrité, obtient sa reconnaissance. La dignité, qu’elle soit d’un homme ou d’un peuple, se conquiert, mais ne s’achète pas.
Toute l’Å“uvre d’Ahmadou Bamba, dans sa forme comme dans son fond, du point de vue littéraire comme par son contenu spirituel, est nourrie des mêmes valeurs et porte le même témoignage. Cette Å“uvre affirme et chante la négritude. Elle l’a chantée en Afrique et pour les Africains, bien avant que nos intellectuels de culture française l’aient retrouvée par le long détour des humanités occidentales et du retour au pays natal. Nègre, son Å“uvre l’est dans sa technique de la poésie, dans sa versification originale. Elle l’est dans son poème imagé, coloré, rythmé, qui rompt spontanément avec toutes les techniques étrangères, qu’elles soient de l’Occident ou de l’Orient, de l’Europe ou de l’Arabie. Elle est déjà , par cela seulement, un de nos premiers monuments littéraires, un des fondements de notre littérature nationale.
Et cette Å“uvre, si riche formellement, vaut encore plus par la doctrine qu’elle apporte. Car le mouridisme a repensé complètement l’Islam, dans le respect de l’orthodoxie, et selon le génie de notre peuple. Par cet effort doctrinal, l’Islam au Sénégal a cessé d’être une religion ‘importée’ pour devenir une religion populaire, une religion vraiment nationale incarnée au plus profond de nous-mêmes.
Pour toutes ces raisons que j’ai dites à  Touba jeudi dernier, pour tous ces apports constitutifs de notre personnalité sénégalaise, nous considérons Ahmadou Bamba comme une des valeurs essentielles du nationalisme africain, et le mouridisme comme un élément fondamental de notre patrimoine culturel […].

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