La confrérie soufie mouride face au wahhabisme au Sénégal

La confrérie soufie mouride face au Wahhabisme au Sénégal : diagnostic des problèmes et pertinence des stratégies

 


Les événements survenus au mois de juin 2014 à Touba et ayant opposé l’organisation Safînatoul Amân et le prédicateur et maître coranique Amsatou Gaye a soulevé dans l’opinion beaucoup de questions notamment sur la gestion des groupes à tendance wahhabite qui investissent la ville sainte et y déroulent un programme jugé contraire aux enseignements de son fondateur. Cette organisation chargée, entre autres de ses missions par les autorités de Touba, de traquer toutes formes d’activités bannies dans la ville et d’extirper toute tentative d’infiltration idéologique dans les écoles coraniques en son sein, avait fait des pieds et des mains pour que le jeune prédicateur, membre de la famille de Serigne Mouhammadou Lamine Gaye [qui faut-il le rappeler était un grand disciple émérite de Serigne Touba], soit expulsé hors de la ville après que ce dernier ait refusé, selon elle, de surseoir à ses activités.

Ce cas n’est d’ailleurs pas isolé puisqu’en 2011 déjà, un autre prédicateur du nom d’Abdoul Karim Ndour avait soulevé l’ire de disciples mourides après des prêches jugés insultants par ces derniers. Ces événements qui se répètent à intervalle presque régulier à Touba ou ailleurs dans le pays et opposant souvent des membres des confréries et des fidèles affiliés aux doctrines wahhabites et salafistes, appellent une réflexion plus globale sur les défis qu’elles posent aux confréries soufies en général et à  la Mouridiyya en particulier.

 

Rappel et analyse des faits

 

Revenons d’abord sur le cas plus ancien de l’imam Abdou Karim Ndour qui avait défrayé la chronique en 2011. Cet imam d’une quarantaine d’années a fait ses premières années d’études au quartier Keur-Gou-Mag à Diourbel avant de s’envoler après quelques péripéties pour l’Arabie saoudite les poursuivre à la faculté de la Charia de Médine. Il avait failli voir sa maison complètement incendiée à la suite de prêches répétés qui heurtaient la foi des disciples mourides de la localité. A la suite de messages d’apaisement de la part de guides religieux mourides comme Serigne Mountakha Mbacké, le calme revint rapidement et le prédicateur lui-même décida de retirer la plainte qu’il avait déposée.

 

Le cas récent de Amsatou Gaye est similaire à celui exposé précédemment à l’exception près que le stade de l’incendie ou de la violence physique n’a pas été atteint et il décida, comme nous le rapportaient les articles de presse de l’époque, de plier bagages et de quitter la ville de manière discrète avant que la décision d’expulsion définitive n’ait été prononcée contre lui. L’enseignant-prédicateur fera d’ailleurs une sortie dans une radio communautaire où il expose son parcours, son engagement, ses activités dans la ville et les circonstances qui l’ont conduit à cette situation de conflit avec les autorités de Touba. Il évoqua, entre autres, pour se défendre des règlements de compte de membres de sa famille qui ont voulu le mettre en mal avec les autorités de la ville. Ceci pose d’ailleurs – et nous y reviendrons plus tard – la fiabilité des informations qui peuvent être transmises aux autorités de Touba par des personnes pouvant utiliser les structures du Mouridisme à des fins personnelles.

 

Il est important de noter en examinant ces deux cas et le traitement qui leur avait été réservé par la presse, que l’image qui est restée dans l’opinion n’est plus celle du prédicateur qui heurte la sensibilité d’une partie de la population qui a droit somme toute au respect de ses convictions religieuses. L’opinion semble avoir retenu l’image d’hommes persécutés pour leurs idées par une horde de barbares qui n’accepteraient pas une remise en cause des enseignements de leur guide religieux ou de leur doctrine de manière générale. Pourtant la position constante de la hiérarchie mouride a toujours été d’appeler au calme et à la sérénité, à chaque fois que certains disciples ont failli céder à la violence.

Ceci étant, même si ces cas qui font souvent les choux gras de la presse peuvent paraître anecdotiques, ils n’en constituent pas moins l’arbre qui cache la forêt d’une dynamique plus grande qui oppose les tenants d’un Islam rigoriste et littéraliste à ceux d’un Islam plus spirituel. L’expression la plus aboutie de cette bataille idéologique est celle que mène le courant du wahhabisme contre le Soufisme à travers le monde avec la puissance financière de certaines monarchies du Golf persique.

 

Les caractéristiques principales de la doctrine wahhabite et les divergences avec les doctrines soufies

 

Le terme «Wahhabisme» dérive, comme nous le savons, du nom du fondateur de cette doctrine politico-religieuse Mohammed Ibn Abdoul Wahhab (1703-1792). C’est une doctrine qui dit vouloir dépouiller l’Islam de toute innovation pour lui faire retrouver sa « pureté originelle ». Les circonstances de l’avènement du mouvement wahhabite et de son expansion à travers le monde ne peuvent être relatées dans le cadre contraint d’un article. De plus, beaucoup d’ouvrages ont été produits à ce sujet. Toujours est-il que nous pouvons dire que le Wahhabisme se distingue d’abord par sa tendance à privilégier une lecture littéraliste et ritualiste des textes de références de l’Islam (le Coran et les hadiths). Cette vision littéraliste s’accompagne malheureusement d’une volonté manifeste d’imposer un avis juridique unique sur des sujets parfois où les divergences peuvent être aussi vieilles que l’Islam lui-même.  Ceci crée alors des tensions – comme nous l’avons vu avec les cas cités en introduction – puisque la pluralité des interprétations est bannie dans cette pensée rigoriste qui prétend détenir la seule et unique vérité et excommunie pour mécréance toute entité socioreligieuse qui n’est pas en phase avec leurs jugements. C’est ainsi que d’illustres penseurs, comme Abu Hâmid Al-Ghazali ou encore Abul Hassan Al-Ach’ari (dont le courant théologique était jadis majoritaire en terre d’Islam), ont subi les foudres des savants wahhabites.

 

Cette volonté d’uniformisation et ce refus de la pluralité des interprétations ne se limitent pas au niveau théorique mais s’accompagnent de mesures pratiques. Par exemple, dès qu’ils ont les clés d’une mosquée, ils ne se gênent pas pour interdire toute pratique qu’ils considèrent comme des innovations blâmable. C’est le cas, par exemple des séances de zikr collectif des disciples de confréries soufies. Ces interdictions à l’échelle de la mosquée ne sont que la représentation microscopique des interdictions à laquelle ils se livrent dés qu’ils sont les maîtres d’une ville ou d’un pays.

 

Qu’est-ce qui nourrit le Wahhabisme au Sénégal ?

 

Il y a lieu de faire une mise au point qui nous semble nécessaire avant de parler de ce qui nourrit le Wahhabisme au Sénégal. En effet, il ne faut pas faire l’amalgame, très répandu, qui consiste à taxer de wahhabite toute obédience non soufie. Le fait est qu’il y a beaucoup de mouvements islamiques implantés au Sénégal qui ne se réclament pas des confréries traditionnelles connues (la Muridiyya, la Tijaaniya et la Qadiriyya) et qui ne sont pas pour autant affiliés à la pensée wahhabite. Ils peuvent certes avoir des points de convergence s’agissant du dogme ou des intérêts communs de circonstance dans le cadre du travail de discréditation des confréries religieuses du Sénégal qui, rappelons-le, regroupent la majorité des musulmans du pays. C’est ainsi que d’aucuns regroupent ces mouvements, non sans humour, dans la confrérie des «anti-confrériques».

 

Ces doctrines qui combattent le modèle confrérique et l’enseignement que  ce dernier dispense, exploitent subtilement des dérives observables dans le comportement de certains pour semer la confusion dans les esprits. Dans son ouvrage intitulé Khidma : la vision politique de Cheikh Ahmadou Bamba, Serigne Abdoul Aziz Mbacké fait ce constat amère: « ainsi la pratique quotidienne, du moins telle qu’elle est quotidiennement répercutée dans nos médias, démontre qu’aujourd’hui les anti-modèles du Mouridisme s’exposent (ou « communiquent ») mieux que les véritables modèles du Mouridisme, qu’ils dominent largement par leur capacité de communication, leur audace et leur aplomb à occuper les vides que l’absence de recherche sérieuse et de clarification ont laissés béants dans l’esprit du peuple sénégalais. Ce qui, à notre sens, interpelle plus que jamais l’intelligentsia mouride et le milieu académique, d’une façon plus générale, à s’engager dans cette œuvre de recherche et de réhabilitation des véritables fondements de la pensée « khadimienne » que les études existantes n’ont jusqu’ici peu ou pas assez explorés, par défaut de perspectives neuves et de sources documentaires plus exhaustives. »

 

Notons qu’il n’y a pas que ces dérives qui font le lit du Wahhabisme. Il y a également l’ignorance cultivée (ou non) des enseignements des fondateurs des voies soufies qui, de toute évidence, ne cherchaient qu’à guider vers le droit chemin. Leurs enseignements, à défaut d’être pervertis, sont parfois ignorés au profit du folklore ambiant qui arrange ceux qui veulent maintenir ces disciples dans l’ignorance afin de mieux les exploiter.

Ibn Al Jawzii, un penseur musulman souvent cité par les wahhabites, dans son pamphlet contre les soufis intitulé Talbis Iblîs n’a fait que relever et fustiger, dans une bonne partie de son ouvrage, des dérives qu’il considérait comme étant le Soufisme alors qu’il n’en était rien. A-t-il sciemment confondu les dérives de certains qui se réclament du Soufisme et le Soufisme lui-même pour mettre en avant son courant rigoriste ? Nous ne saurons le dire. Simplement, la démarche qui consiste à résumer le Soufisme aux comportements malheureux de quelques-uns  est très répandue chez les pourfendeurs des confréries.

Ces quelques éléments, parmi tant d’autres, qui expliquent l’avancée du Wahhabisme en terre sénégalaise nous permettent d’aborder la dernière partie de notre analyse qui focalise sur les stratégies globales à mettre en œuvre pour contenir l’avancée de ce courant dans nos contrées.

 

Quelles stratégies mettre en œuvre pour contenir l’avancée de cette doctrine ?

 

S’agissant de la stratégie globale, nous pensons fortement que la vulgarisation de l’enseignement du Soufisme véritable, dépouillé de tout folklore et de toute excroissance, doit être la priorité principale. Cet enseignement devra se baser sur la manière dont le Soufisme a été défini par les pieux prédécesseurs. Ce n’est, en effet, rien d’autre que la voie du perfectionnement intérieur (Ihsân) après la foi sincère (Imân) et le culte par la soumission (Islâm). Il n’est pas rare d’entendre les pourfendeurs du Soufisme le traiter d’innovation dans l’Islam dans la mesure où, disent-ils, les compagnons du Prophète n’en connaissaient même pas le nom. A ceux-là on pourrait demander si les compagnons du Prophète avaient connaissance des nombreuses branches de sciences islamiques apparues bien après eux ? Et pourtant personne ne remettra en cause l’utilité de ces sciences comme celles du « Hadîth », du « Fiqh » et bien d’autres encore. Le Soufisme n’est, sous ce rapport, que la science qui enseigne l’état spirituel des compagnons dont le maître n’était autre que le bien-aimé Prophète Mouhammad (Paix et Salut sur Lui).

 

Au niveau de la ville de Touba elle-même, il y a lieu, à notre avis, d’améliorer les méthodes d’intervention d’organisations comme Safînatoul Amân qui doivent avoir des dispositifs de renseignement performants et fiables. Il s’agit de ne pas commettre d’impairs qui ajouteraient de l’eau au moulin des pourfendeurs de Touba et du Mouridisme.

 

Aujourd’hui, plus que jamais se pose la nécessité d’élaboration de programmes d’enseignement en cohérence avec le projet de société du fondateur de la ville de Touba. Projet pour lequel il a enduré tant de souffrances toute sa vie. Devrions-nous laisser des groupes subversifs remettre en cause ce projet de société dans sa propre ville sans prendre des mesures conservatoires ? Evidemment que non. C’est ainsi que, s’agissant des écoles, il ne serait pas aberrant qu’un système d’octroi d’agréments soit mis en place pour non seulement s’assurer des compétences des enseignants mais aussi et surtout pour garantir la pertinence des programmes.

 

Au niveau des programmes des écoles ou des daaras, il faudrait mettre fin au système informel qui ne correspond plus aux configurations du monde actuel. Une recommandation avait été faite dans ce sens visant la création d’une structure chargée de ces questions après le viol d’une dizaine de petites filles par un enseignant ayant quitté le Saloum pour s’installer en catimini dans la ville de Touba. Des vérifications préalables auraient permis de déjouer le piège tendu par cet individu. Les recommandations sur la mise en place d’une telle structure ont-elles été suivies d’effets ? Pas encore.


Il est aisé de constater que les lieux où les Wahhabites sont les plus actifs restent les écoles et les universités. De plus, la plupart de ceux qui adhèrent à ces mouvements sont, pour la plupart, des personnes qui, parfois, ont tardivement embrassé la religion. Il s’avère alors fondamental que les mourides relèvent ce défi de la science tant professé par Cheikh Ahmadou Bamba dans nombre de ses ouvrages. Relever un  tel défi a conduit  le fondateur du Mouridisme à créer un nombre incalculable de villages où il assurait la formation de disciples qui, de leur plein gré, l’avaient choisi comme guide.

 

Nous voyons d’ailleurs à travers ce que nous appelons le « défi de science » la grande vision de Serigne Mourtada Mbacké qui a théorisé et financé par ses propres moyens l’institut Al-Azhar avec pour unique objectif la promotion de la science, seule arme efficace contre les idéologies subversives. En effet,  il apparaît clairement à tout esprit alerte et sensé qu’une idéologie ne se combat que par une autre et non par la violence. «Convaincre pour vaincre et non vaincre pour convaincre.»

 

Serigne Mbacké Dieng

 

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