LE DESTIN DE TOUBA [Par Serigne Abdou Aziz Mbacké Majalis]

Suite au rappel solennel des pratiques prohibées dans la ville sainte de Touba par le Khalife général des Mourides, S. A. Aziz Mbacké Majalis, intellectuel et chercheur sur le mouridisme, délivre, dans cette contribution, des propositions concrètes pour leur formalisation et leur mise en oeuvre durable et efficiente. Un texte important pour l’avenir de la ville de Khadimou Rassoul? (Pour lire la version courte et résumée de cette contribution, cliquer sur ce lien http://www.majalis.org/news.php?ref=1085)

 

Suite à la récente initiative du Khalife général des mourides, Cheikh Mouhamadou Mountakha Mbacké (puisse le Seigneur lui prêter longue vie), de renouveler les interdits, entérinés par ses illustres prédécesseurs, dans la ville sainte de Touba, un débat a été lancé sur la meilleure manière de matérialiser l’ambition du saint homme. Un débat passionné qui invoque, à la fois, l’histoire et les principes fondateurs de la ville sainte, mais également ses rapports particuliers avec l’Etat laïque du Sénégal (l’assimilant à « un état dans l’Etat »), son titre foncier, ses évolutions spectaculaires, les problématiques internes à la confrérie, les nouveaux enjeux de la mondialisation et de ses antivaleurs etc.
Dans le contexte actuel de dépravation des moeurs, même chez les prétendus « gardiens » des Lieux Saints de l’Islam (ouverture de lieux de débauche à la Mecque, par le roi Salman etc.), tout musulman sincère, quelle que soit son obédience, devrait au moins se réjouir de l’initiative d’une cité qui, dans un contexte de pays sous-développé, tente de mieux matérialiser les valeurs spirituelles. En contribuant plutôt, en dehors des débats de bas étages, sans réelle plus-value intellectuelle, à la réflexion globale pour la mise en place de mécanismes opératoires concrets, à même de marquer le destin historique de ce précieux creuset de l’Islam légué par Khadimou Rassoul ?
Les deux Destins de Touba (Fawzayni)
A notre avis, et après analyse, il existe principalement deux options opérationnelles (ou mécanismes) de mise en oeuvre des principes fondateurs de Touba, qui mériteraient d’être approfondies, critiquées et affinées, au besoin :
  • Une option endogène (locale)
  • Et une option publique (statut spécial).
Destin 1 : Option endogène

L’option locale, la plus complexe, à priori, consiste à mettre en place un dispositif de contrôle et de règlementation autonome et interne à la communauté mouride. Ce dispositif serait entièrement organisé et géré par la communauté, avec l’aide des pouvoirs publics auxquels la ville sainte serait liée par une convention spécifique.

Pour matérialiser ce système endogène, les initiatives, idées et étapes suivantes pourraient être envisagées, dans un court et moyen terme :

  • Mise en place d’un Comité de Pilotage, mandataire du Khalife, officiellement chargé de l’ensemble des diligences relatives à l’atteinte des objectifs définis par celui-ci. Ce Comité comptera en son sein, en plus des proches du Khalife, des représentants de toutes les branches du Mouridisme, en plus d’autres acteurs et experts importants ;
  • L’organisation préalable, par le Comité de Pilotage, d’ateliers de réflexion sur la mise en oeuvre optimale des directives du Khalife, réunissant tous les acteurs : savants religieux, spécialistes de la doctrine et de l’histoire du Mouridisme, commune de Touba, forces de sécurité locales, services publics ou ministères compétents, experts juridiques, en sécurité, en décentralisation, en éducation/communication, les organisations locales et dahiras de la ville sainte etc. ;
  • L’élaboration, à l’issue des séries d’échanges inclusifs et ouverts, d’une « Charte FAWZAYNI», rappelant les sources doctrinales des règles à respecter dans le périmètre de la ville sainte, tout en décrivant les modalités pratiques de contrôle et d’application des principes retenus, en accord avec les lois et règlements de l’Etat du Sénégal. Ladite charte pourrait s’inspirer des « codes » (civil, pénal?avec des articles, une typologie des délits, des procédures, sanctions prévues etc.) et devrait être la plus claire et la simple possible, disponible en arabe, français, wolof etc., afin d’être vulgarisée dans les médias, les daaras et dahiras, l’internet etc. ;
  • La mise en place d’une structure officielle, dépendant directement du Califat (à travers un Comité d’Ethique), chargée de veiller au respect de la Charte. Cette entité (dénommée « Agence Fawzayni » ou « Kourel Fawzayni »), bien organisée et dotée de moyens (financiers, logistiques, humains, organisationnels etc.) suffisants, devra travailler avec professionnalisme et en étroite synergie avec les forces de sécurité publiques et « spéciales » de Touba, afin de faire respecter, par tous les habitants et visiteurs de la ville, les règles de la Charte FAWZAYNI.
  • Les prérogatives et missions de cette structure pourrait même être étendues dans d’autres domaines que le respect des interdits, et intégrer la sécurité des biens et des personnes, les travaux d’intérêt général pour la ville, la lutte contre les comportements inciviques et l’indiscipline, l’assistance des populations démunies et d’autres types de « Khidma » (Service communautaire). Le financement du budget de cette agence pourrait provenir de subventions du Khalife et des lignages, de l’Etat du Sénégal, de lq collectivité locale, d’organisations comme « Touba ca Kanam », du financement participatif mouride (« sas ») etc. ;
  • Cette nouvelle structure pourrait éventuellement émaner de la fusion et de la professionnalisation de structures de contrôle internes déjà existantes (Safînatul Amân, Muqadammâtul Khidma, Khudâmu Turâs etc., réorganisées en sous-sections) et n’aura pas, à proprement parler, des prérogatives de police, pour éviter les bavures potentielles d’une « police religieuse » informelle. Les règles de fonctionnement, de contrôle, de saisine (numéro vert) etc. du Kourel Fawzayni devront être précisées, tout en leur garantissant une viabilité et une pérennité dans le long terme ;
  • En lieu et place des classiques peines privatives de liberté (gardes à vue), prévues dans la Charte FAWZAYNI, pour certains écarts et délits jugés graves, l’accent devra plutôt être mis, dans la mesure du possible, sur d’autres types de sanctions « citoyennes », plus conformes à l’ « esprit mouride » de service à la communauté (Khidma). Telles les amendes pécuniaires dissuasives ou « alamaan » (qui serviront à financer les projets de la ville), travaux d’intérêt général en faveur de la ville sainte (propreté, reboisement, champs agricoles etc.), éducation civique et religieuse des contrevenants etc. La coopération des services publics, de même qu’un dispositif de contrôle rigoureux, seront amplement nécessaires pour ce volet du système ;
  • Pour éviter une application inéquitable et biaisée des règles (deux poids, deux mesures), préjudiciable, à long terme, au système, la hiérarchie mouride, sous le contrôle et la garantie de l’Autorité suprême, devra donner l’exemple, en évitant au maximum l’interventionnisme tous azimuts classique, destiné à protéger ses proches ou disciples. Un dispositif décisionnel, le plus indépendant, le plus transparent et le plus autonome possible, supervisé par le Comité d’Ethique, pouvant notablement aider en cette matière (sans nullement céder à un idéalisme naïf) ;
  • La Charte FAWZAYNI, en plus des prohibitions déjà connues, devrait également intégrer certains écarts commis à travers les nouveaux médias (réseaux sociaux, sites web etc.) et les médias classiques. Avec même des possibilités techniques de brouillage de signaux hertziens ou de blocage internet au niveau de la ville sainte (pour les chaines de télévisions ou sites web pornographiques, les contenus à caractère délibérément immoral ou en contradiction flagrante avec la Charte FAWZAYNI etc.), sans toutefois tomber dans une censure trop zélée ou irréaliste. Prétendre « protéger Touba », sans tenir compte de la dématérialisation accélérée de l’ « espace sacré » et des potentialités inédites offertes de nos jours par les nouveaux outils, serait, à notre avis, une gageure préjudiciable à la sanctuarisation de la ville ;
  • L’éducation (Tarbiya) et l’abstention volontaire envers les attitudes immorales (Taqwâ) devant constituer la base même de l’ « autocontrôle » chez les habitants de Touba, le dispositif devra intégrer un important volet éducatif, de communication et de sensibilisation des populations, en collaboration avec la future université de Touba et le système éducatif qu’ambitionne de mettre en place Serigne Mountakha. Ceci, pour éviter, au mieux, la culture de l’hypocrisie sociale dans un système uniquement fondé sur la répression publique.

Malgré l’intérêt évident, ou même la préférence chez certains, de la mise en oeuvre de l’option endogène ci-dessus proposée, au vu sa complexité potentielle, il nous paraît plus ambitieux, pour prétendre résoudre durablement la question des « spécificités » de Touba et leur déphasage actuel avec les règles étatiques, d’envisager une option plus globale et plus courageuse, seule à même de sceller positivement son destin ?

Destin 2 : Option publique
Dans cette seconde option, la plus ambitieuse et probablement la plus simple, l’Etat du Sénégal, sur requête du Khalife et des autorités religieuses, consentira à accorder un « statut spécial » à la ville sainte de Touba, conformément aux engagements antérieurs et récurrents de l’actuel Président de la République (voir ce lien https://www.youtube.com/watch?v=X15WcA5GknQ).

 

Cette promesse du Président Sall, qui se heurta, lors de la mise en oeuvre de l’Acte III de la décentralisation, à certaines incompréhensions et amalgames tendancieux (polémique sur la parité à Touba, menaces infondées sur l’unité de la nation etc.), pourrait même être étendue et adaptée à d’autres zones géographiques du pays, dotées de spécificités socioculturelles et religieuses le justifiant. Cette alternative nous semble la seule de nature à résoudre, de manière durable, rationnelle, et responsable, le problème des incohérences juridiques et incongruités actuelles entre le fonctionnement de Touba et l’architecture juridique et institutionnelle de la République.

 

En outre, en s’inspirant de modèles de statuts spéciaux connus à travers le monde (notamment, la province d’Alsace-Moselle, en France, née du Concordat etc.), des chercheurs et spécialistes mourides, sous le Ndigël de l’ancien Khalife, ont déjà accompli un remarquable travail en ce sens. Avec, à la clé, un rapport qui rappela, d’abord, l’histoire et les valeurs fondatrices de Touba, l’origine de son titre foncier, de ses spécificités culturelles, religieuses, économiques, urbaines, démographiques et leurs évolutions, avant d’analyser la structure hiérarchique pyramidale de la confrérie et ses logiques décisionnelles « lignagières », les compétences à transférer dans la nouvelle commune et les modes de gestion plus adaptés (fiscalité, gouvernance etc.), alliant modernité et tradition, diversité et unité.

 

L’adoption de ce document de proposition, par l’Etat du Sénégal, après validation et éventuels amendements, permettra sans nul doute de graver de façon durable et responsable dans l’architecture juridique de notre république, sans toucher à son principe d’unité fondamentale et en dehors de tout favoritisme communautaire, le caractère déjà « spécial » de facto du fonctionnement et de la gestion de la ville de Touba, qui risquera, sans cela, de poser de plus en plus problème dans le futur.

 

Seule cette « révolution institutionnelle », qui requiert une volonté et un courage politique et paradigmatique certains, peut mener au transfert à la commune/communauté de Touba de certaines compétences de police et de sécurité, conformes aux principes et règles définies par la communauté elle-même dans sa Charte FAZWAYNI. Ce qui aura pour conséquence, l’intégration officielle et formelle des interdits de Touba (commis dans la ville) dans les délits réprimés par les services de sécurité et les juridictions sénégalaises. En collaboration éventuelle avec l’Agence d’Assistance à la Sécurité de Proximité (ASP) ou toute autre structure étatique habilitée, revêtant pour l’occasion, les habits de l’Agence FAWZAYNI (décrite dans la première option), avec même la possibilité de créer des centaines de nouveaux emplois pour les jeunes de la ville sainte?

 

C’est, à notre avis, seulement à travers cette dernière option historique ; seulement à travers le respect de son engagement solennel de doter Touba d’un « statut spécial », que le Président Macky Sall prouvera à la face du monde et devant l’histoire qu’il a sincèrement et définitivement, à travers le destin de son Khalife, Al-Mountakha, confié le destin de Touba à SERIGNE TOUBA, ?

 

C’est seulement à travers ce nouveau Destin de Touba, qu’il pourra, peut-être, lier à jamais son destin, aux Deux Félicités (Fawzayni), prédestinées par Khadimou Rassoul, à ses vertueux Khalifes et à tous ceux qui se sont sincèrement affiliés à lui.

 

Sera-ce, aussi, son DESTIN ?

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